Kōdō : découvrir l'art japonais d'écouter l'encens
Écrit par Mélina · Sommelière en thé

Le thé n'est pas le seul art japonais où l'on apprend à ralentir, à répéter des gestes précis et à porter toute son attention à quelque chose d'apparemment très simple.
Dans le kōdō (香道), la « voie de l'encens », ce n'est pas le goût que l'on exerce, mais l'odorat.
Ou plutôt, selon l'expression japonaise, on apprend à écouter l'encens.
J'ai découvert plus précisément cette pratique lors d'une conférence donnée chez OGATA Paris par Maxime Matias, designer graphique dont le travail mêle notamment photographie, techniques d'impression et art olfactif. Résident de la Villa Kujoyama à Kyoto en 2024, il y a développé des recherches autour de la mémoire, des odeurs et du kōdō.
Durant cette résidence, il a notamment collaboré avec Roko Takeuchi, Takeuchi-sensei, dans le cadre d'une cérémonie de kōdō de l'école Senzangoryu présentée à la Villa Kujoyama.
Cette conférence permettait surtout de comprendre quelque chose que les descriptions théoriques rendent difficilement perceptible : derrière la fragrance d'un minuscule morceau de bois se cache une pratique extrêmement codifiée, faite de patience, de mémoire et de répétition.
Et lorsqu'on connaît déjà le chanoyu, les rapprochements sont nombreux.
Cet article s'appuie notamment sur cette conférence, complétée par des sources consacrées à l'histoire et à la pratique de la voie de l'encens.
- Le kōdō (香道) est la « voie de l'encens », un art traditionnel japonais consacré à l'appréciation des bois aromatiques.
- On ne dit pas simplement que l'on « sent » l'encens : on parle de monkō, « écouter l'encens ».
- Les fragments de bois sont chauffés sans être brûlés, afin d'en libérer progressivement la fragrance.
- Le kumikō transforme cette écoute en jeu : plusieurs bois sont comparés et mémorisés selon des règles qui peuvent faire appel aux saisons, à la poésie ou à la littérature.
Qu'est-ce que le kōdō ?
Le kōdō signifie littéralement « voie de l'encens ».
L'usage de matières odorantes au Japon est bien antérieur à sa constitution comme discipline. L'encens accompagne notamment le développement du bouddhisme, avant de prendre également une place importante dans la culture aristocratique de l'époque de Heian. À partir de l'époque médiévale se développent des pratiques consacrées à l'appréciation et à la comparaison de bois aromatiques.
À l'époque de Muromachi, l'étiquette de la « voie de l'encens » se structure parallèlement à la cérémonie du thé. Des jeux autour des bois parfumés se développent également, parfois en lien avec la poésie ou des œuvres littéraires comme le Dit du Genji.
Comme dans le chanoyu, la pratique ne se résume donc pas au résultat final.
Le geste compte. La manière de préparer les ustensiles compte. La posture et l'attention comptent.
Et derrière une succession de mouvements extrêmement précis se trouve une discipline que l'on acquiert par la répétition.
« Écouter » un bois plutôt que le sentir
L'une des expressions les plus poétiques du kōdō est sans doute monkō (聞香), littéralement « écouter l'encens ».
Il ne s'agit pas simplement d'approcher son nez d'une source parfumée. Le principe consiste à porter toute son attention à la fragrance d'un bois aromatique chauffé et à en percevoir les nuances.
Cette idée d'écoute change complètement le rapport au parfum.
Il ne faut plus seulement décider si une odeur nous plaît ou non. Il faut être attentif à ce qu'elle devient, aux nuances qui apparaissent et aux souvenirs ou aux images qu'elle peut provoquer.
Les bois utilisés peuvent être particulièrement précieux. Le jinkō, ou bois d'agar, est issu de bois du genre Aquilaria dans lesquels une résine aromatique s'est formée progressivement. Le kyara, extrêmement rare, est considéré comme l'une des qualités les plus précieuses de bois d'agar dans la culture japonaise de l'encens.
Au fil des siècles, certains fragments célèbres ont été nommés, collectionnés et conservés avec soin. Face à une matière aussi rare, il ne s'agit donc plus simplement de sentir quelque chose qui sent bon.
Il faut prendre le temps de l'écouter.
Le kōro et la préparation des cendres
Avant de pouvoir écouter un bois vient la préparation du kōro, le brûleur à encens.
Les cendres sont d'abord travaillées avec des baguettes afin de les aérer. Un charbon incandescent est placé au centre puis recouvert. Les cendres sont ensuite relevées progressivement pour former une petite montagne régulière, façonnée avec un outil spécifique.
Un conduit est créé jusqu'au charbon et une petite plaque de mica est déposée au-dessus. C'est sur cette plaque que l'on place enfin le minuscule fragment de bois aromatique.
Le principe est essentiel : le bois ne doit pas brûler.
Il est chauffé suffisamment pour libérer sa fragrance sans produire la combustion que l'on associe habituellement à l'encens. La position du charbon, la quantité de cendres et la distance entre la source de chaleur et le bois influencent donc la manière dont la fragrance va se développer.
Pour un novice, quelques millimètres peuvent sembler insignifiants.
Pour un pratiquant expérimenté, ils font partie du résultat.
C'est sans doute ici que le parallèle avec le chanoyu devient le plus évident : un micro-geste qui paraît purement formel finit par révéler une fonction très concrète.
Comment écoute-t-on l'encens ?
Une fois préparé, le kōro est approché du visage.
La main vient couvrir partiellement le brûleur afin de guider la fragrance vers le nez. L'écoute se fait lentement et avec attention, puis on expire à côté du kōro afin de ne pas souffler dans le brûleur.
Lors de la démonstration présentée chez OGATA, chaque bois était écouté trois fois avant que le brûleur ne soit reposé.
Ce temps est très court et pourtant toute l'attention se concentre soudain sur quelque chose d'invisible.
La posture, le silence et la répétition permettent progressivement de mieux distinguer les caractéristiques d'un bois et de les mémoriser.
Le kumikō : quand l'odorat devient un jeu
Le kōdō peut également prendre la forme de kumikō (組香), des jeux dans lesquels plusieurs bois sont écoutés, comparés et identifiés selon différentes règles.
L'objectif n'est pas simplement de reconnaître une odeur.
Il faut mémoriser les fragrances, établir leurs relations et répondre selon le principe propre au jeu. Selon la forme pratiquée, les réponses peuvent être consignées puis comparées à la fin de la séance.
Ces pratiques peuvent prendre une véritable dimension narrative. De nombreux jeux font appel aux saisons, à la poésie ou à la littérature. Le célèbre Genji-kō, par exemple, s'inscrit dans l'univers du Dit du Genji.
Le parfum devient alors un moyen de convoquer une histoire ou une image mentale.
Comme dans le chakabuki, l'intérêt dépasse largement le simple fait de trouver la bonne réponse. Le jeu devient une manière d'exercer les sens, la mémoire et l'attention.
Kōdō et chanoyu : deux voies qui se sont construites côte à côte
Le rapprochement entre le kōdō et le chanoyu ne tient pas seulement à une impression de calme ou à une esthétique commune.
Les deux disciplines se sont aussi développées dans un environnement culturel proche. À l'époque de Muromachi, l'étiquette de la voie de l'encens se structure parallèlement à la cérémonie du thé, avant que chacune développe ses propres écoles, ses objets et ses formes de transmission.
Transformer un geste simple en voie d'apprentissage
Préparer un bol de thé ou sentir un morceau de bois pourrait être extrêmement simple.
Le chanoyu et le kōdō font presque l'inverse.
Ils entourent ces actions d'une succession de gestes précis qu'il faut apprendre, répéter et progressivement intégrer. Dans les deux cas, cette gestuelle n'est pas uniquement décorative. Elle organise la pratique et crée les conditions nécessaires pour porter son attention ailleurs.
Avec l'expérience, on ne réfléchit plus uniquement à ce que font les mains.
Dans le chanoyu, l'attention peut alors se déplacer vers le thé, les ustensiles, la saison et la relation entre l'hôte et ses invités.
Dans le kōdō, elle se tourne vers le bois, sa fragrance et les nuances que l'on tente de percevoir.
Le feu, le charbon et les cendres
Il existe également un rapprochement beaucoup plus concret entre les deux pratiques : la maîtrise de la chaleur.
Dans le kōdō, le travail du charbon et des cendres permet de créer les conditions nécessaires pour chauffer le bois sans le brûler.
Dans le chanoyu, le charbon poss ède lui aussi sa propre procédure, le sumidemae. Il est disposé afin de chauffer correctement l'eau qui servira à préparer le thé. La préparation des cendres et du charbon fait donc partie du résultat final, même si elle intervient bien avant que le bol de matcha ne soit servi.
Dans les deux disciplines, ce qui se passe avant l'expérience sensorielle est déterminant.
La fragrance du bois dépend de la chaleur qui lui est transmise. Le thé dépend d'une eau correctement chauffée.
L'encens est lui-même présent dans le chanoyu
Les deux univers se croisent encore davantage puisque l'encens est également présent dans le chanoyu.
Parmi les ustensiles du sumidemae figure le kōgō, une petite boîte destinée à contenir l'encens. Omotesenke précise que du bois aromatique est utilisé pendant la saison du furo, tandis que de l'encens pétri, le nerikō, est associé à la saison du ro.
L'odorat fait donc lui aussi partie de l'expérience de la salle de thé.
Le chanoyu mobilise le goût du matcha, la vue des ustensiles et des fleurs, le toucher du bol, les sons de l'eau et du foyer, mais également les parfums présents dans la pièce.
Le kōdō choisit simplement de placer cette écoute olfactive au centre de la pratique.
Des objets, des saisons et des références culturelles
Autre proximité : les objets ne sont pas choisis indépendamment du contexte.
Dans le chanoyu, les ustensiles peuvent dialoguer avec la saison, le thème de la rencontre ou les invités. Leur association contribue à créer une atmosphère propre à ce moment précis.
Le kōdō possède lui aussi cette dimension saisonnière et narrative. Les jeux peuvent faire référence à des poèmes, à des œuvres littéraires ou à des thèmes particuliers.
Dans les deux cas, l'expérience sensorielle ouvre donc sur quelque chose de beaucoup plus large que le thé ou le bois lui-même.
Une transmission par les écoles et les maîtres
Enfin, les deux voies reposent sur une logique de transmission.
Il n'existe pas une unique manière universelle de pratiquer le chanoyu : différentes écoles transmettent leurs gestes et leurs propres manières de procéder.
Le kōdō possède lui aussi différentes écoles, avec des règles, des ustensiles et des formes de jeu qui peuvent varier. La cérémonie présentée à la Villa Kujoyama avec Takeuchi-sensei relevait par exemple de l'école Senzangoryu.
Dans les deux disciplines, cette précision ne s'acquiert donc pas simplement en lisant une série d'instructions.
Elle passe par l'observation, la répétition et l'enseignement.
Deux manières d'apprendre à être attentif
Le kōdō et le chanoyu ne poursuivent pourtant pas exactement le même objectif.
Dans le chanoyu, la relation entre l'hôte et ses invités reste fondamentale. Le choix des ustensiles, la préparation de la pièce et les gestes de l'hôte participent à la création d'une rencontre qui ne se reproduira pas exactement de la même façon.
Dans le kōdō, l'attention se tourne vers le bois, sa fragrance, sa mémorisation et parfois son identification dans le cadre d'un jeu.
Mais les deux demandent quelque chose qui devient assez rare dans la vie quotidienne : consacrer plusieurs minutes à une sensation extrêmement subtile sans chercher à accélérer l'expérience.
Dans un cas, un bol de thé.
Dans l'autre, quelques millimètres de bois.
Et tout un apprentissage pour parvenir à réellement les percevoir.
Apprendre à écouter
Nous avons l'habitude de chercher des odeurs immédiatement reconnaissables.
Le kōdō demande presque l'inverse.
La matière est minuscule. La fragrance peut être subtile. Il faut prendre le temps de l'écouter, de mémoriser ses nuances et d'observer ce qu'elle évoque.
Cette pratique exige du temps et de la concentration, mais aussi une certaine disponibilité.
Le bois ne raconte probablement pas la même chose à tout le monde.
Et c'est peut-être précisément pour cela qu'on ne se contente pas de le sentir.
On l'écoute.
Sources
- The Metropolitan Museum of Art : Japanese Incense, pour l'histoire de l'encens au Japon, le développement du kōdō à l'époque de Muromachi et les jeux liés à la littérature.
- Yamadamatsu : History, pour l'histoire de la culture de l'encens, la constitution du kōdō et le développement du kumikō.
- Yamadamatsu : Monkō, pour la préparation du kōro, le rôle des cendres, du charbon et de la plaque de mica, ainsi que la gestuelle d'écoute.
- Yamadamatsu : Incense Wood, pour le jinkō, le kyara et les bois aromatiques utilisés dans le monkō.
- Omotesenke : Chanoyu Glossary et Urasenke : le sumidemae, le charbon et les cendres, pour le kōgō, l'encens et la place du charbon dans le chanoyu.
- Villa Kujoyama : Maxime Matias et L'écoute des ruines, cérémonie de kōdō de l'école Senzangoryu, pour le contexte de sa résidence et sa collaboration avec Roko Takeuchi.
- 公益財団法人 お香の会 : 香の十徳, pour le Kō no Jittoku, attribué au poète chinois Huang Tingjian et diffusé au Japon notamment par Ikkyu Sōjun.
«Au milieu de l'agitation, l'encens offre un moment de paix.
» - Huang Tingjian, Kō no Jittoku (香十徳), traduction libre