Chakabuki : le jeu de dégustation de thé à l’aveugle

Thés japonais

Écrit par · Sommelière en thé

Chakabuki : le jeu de dégustation de thé à l’aveugle

Au Japon, le thé est plus qu'une simple boisson du quotidien, mais également un art de vivre. Difficile, lorsque l'on parle de thé japonais, de ne pas évoquer le chanoyu ou sadô, la cérémonie du thé japonaise durant laquelle est traditionnellement préparé le matcha. Mais avez-vous déjà entendu parler du chakabuki (茶歌舞伎) ? Ce jeu de dégustation consiste à reconnaître plusieurs thés à l’aveugle, en s'appuyant sur leur goût et leurs arômes.

Dans cet article, nous revenons sur son histoire et ses règles, avant de vous proposer une adaptation simple pour organiser votre propre jeu du thé à la maison.

Du tōcha médiéval au chakabuki : une histoire mouvementée

Les concours de dégustation de thé trouvent leurs racines dans la Chine des Song. Au Japon, ils deviennent particulièrement populaires entre la fin de l’époque de Kamakura et l’époque de Muromachi, sous le nom de tōcha (闘茶), littéralement « bataille du thé ».

Du honcha et du hicha aux quatre sortes de thé

Dans les premières formes du jeu, l’un des défis consistait à distinguer le honcha (本茶), le « vrai thé » de Toganoo, dans la région de Kyoto, des hicha (非茶), produits ailleurs.

Les règles se complexifient ensuite. L’une des formes devenues emblématiques du tōcha est le shishu jippukucha (四種十服茶), ou « quatre sortes, dix bols ». Trois thés sont goûtés à l’avance puis servis trois fois chacun, tandis qu’un quatrième, le kyakucha (客茶), ou « thé invité », n’est servi qu’une fois. Les dix bols sont présentés dans un ordre inconnu et les participants doivent identifier chaque thé de mémoire.

Paris, faste et interdictions

Le tōcha ne se limitait pas toujours à un exercice sensoriel. Certains rassemblements prenaient la forme de somptueuses réunions basara, avec paris, banquets, musique ou danse. En 1336, le Kenmu Shikimoku interdit notamment les chayoriai, ces réunions de thé lorsqu'elles étaient associées aux jeux d'argent.

Cela n’empêche pas les concours de thé de rester populaires pendant une partie de l’époque de Muromachi, avant de décliner progressivement avec le développement d’autres formes de chanoyu.

Du kabukicha au chakabuki

À l’époque de Sen no Rikyū, une forme plus marginale de concours de thé subsiste sous le nom de kabukicha. Puis, au milieu de l’époque d’Edo, les écoles de la lignée Sen reprennent le principe de la dégustation comparative et l’intègrent aux shichijishiki (七事式), un ensemble d’exercices de pratique du thé, sous le nom de chakabuki.

Le chakabuki pratiqué dans le cadre du chanoyu ne reprend donc pas exactement la formule médiévale des quatre sortes et dix bols. Il devient un exercice codifié de reconnaissance du thé, toujours pratiqué aujourd’hui dans certaines écoles de thé. Le terme est également employé plus largement pour des jeux et concours contemporains d’identification du thé.

Comment se déroule un chakabuki traditionnel ?

Dans la forme intégrée aux shichijishiki, le principe repose sur trois thés et cinq bols à identifier.

Deux thés de référence

Les participants commencent par goûter deux thés dont le nom leur est indiqué. Cette première dégustation permet d’en mémoriser les différences de goût et d’arôme avant le début du jeu proprement dit.

Cinq bols à reconnaître

Viennent ensuite cinq bols : les deux thés goûtés auparavant sont servis deux fois chacun, auxquels s’ajoute un troisième thé, le kyakucha, servi une seule fois et qui n’a pas été présenté à l’avance.

Les participants doivent reconnaître chaque bol au fur et à mesure, sans connaître l’ordre de service. La mémoire sensorielle est donc au cœur de l’exercice.

Les réponses

Après chaque dégustation, chacun indique son identification. Une fois les cinq bols servis, les réponses sont comparées avec l’ordre réel des thés.

Dans d’autres concours contemporains autour du thé japonais, les règles peuvent être différentes : certains demandent par exemple d’observer ou de sentir les feuilles avant la dégustation. Il vaut donc mieux distinguer le chakabuki du chanoyu, très codifié, des adaptations modernes inspirées du même principe.

Une adaptation simplifiée du chakabuki à faire chez soi

Reproduire exactement le chakabuki des shichijishiki demande de connaître ses règles et son cadre. À la maison, on peut cependant reprendre son principe essentiel — mémoriser puis reconnaître des thés — dans une version plus libre et accessible.

Choisir les thés pour une dégustation équilibrée

L’idéal est de sélectionner trois à cinq thés aux profils proches :

  • Deux sencha de régions ou d’étuvages différents (par exemple un sencha de Shizuoka plutôt végétal et un sencha de Kagoshima plus umami).
  • Un gyokuro, dont le profil très umami apporte un autre repère.
  • Un genmaicha au riz grillé, plus facile à reconnaître pour les débutants.

Pour rendre le jeu intéressant, l'idée est que les liqueurs restent visuellement assez proches : les joueurs doivent surtout s'en remettre au goût et aux arômes des thés pour les départager.

Le matériel nécessaire

  • Une théière japonaise kyusu ou plusieurs petites théières pour préparer chaque variété séparément.
  • Des tasses identiques, afin de ne pas donner d'indice supplémentaire.
  • Des feuilles de réponse avec les noms ou numéros des thés à identifier.
  • De l’eau préparée à la température adaptée à chaque thé.

Déroulé pas à pas

  1. Présentation des thés : faites goûter ou sentir les thés de référence et laissez chacun prendre quelques notes.
  2. Mélange de l’ordre : une personne prépare ensuite les thés dans un ordre que les autres participants ne connaissent pas.
  3. Dégustation : servez un thé à la fois. Après chaque tasse, chacun note son identification avant de passer à la suivante.
  4. Correction : dévoilez l’ordre réel et comptez les bonnes réponses.
  5. Optionnel : rejouez un second round en changeant l’ordre de service.

L’ambiance doit rester ludique et bienveillante. Le but n’est pas d'humilier les novices, mais de partager un moment agréable et de développer son palais et sa mémoire sensorielle.

Pourquoi pratiquer le chakabuki ?

Au‑delà du jeu, le chakabuki est un excellent exercice de dégustation. Il pousse à mémoriser des sensations, à comparer plusieurs thés et à mettre des mots sur leurs différences : umami, notes végétales, torréfaction, astringence, texture ou longueur en bouche.

C’est aussi une manière très concrète de découvrir la diversité des thés japonais. Deux sencha issus de régions, de cultivars ou de méthodes de fabrication différentes peuvent présenter des profils bien distincts, parfois plus subtils à reconnaître qu’on ne l’imagine.

Enfin, organiser un jeu de dégustation chez soi, c’est l’occasion de créer du lien autour d’une passion commune. Autour d’une table, on échange, on compare, on s’étonne. On rit aussi, car il arrive de confondre un gyokuro avec un sencha… et c’est très bien ainsi !


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Chaque façon de préparer les feuilles possède son individualité, ses affinités spéciales avec l’eau et avec la chaleur, sa manière propre de conter.

» - Kakuzō Okakura — Le Livre du thé

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